Dictionnaires, par Jacques Lefebvre

Être admis à l’Académie Française, fondée en 1635 par Richelieu, n’est pas chose aisée. En être exclus, c’est très rare mais pas impossible.
Ainsi, alors qu’il avait été élu membre de l’Académie en 1662, après avoir commencé ses travaux sur la langue française vers 1650, Antoine Furetière (1620-1688), abbé de Chalivoy (Cher), le fut le 22 janvier 1685, pour avoir publié, en 1684, un extrait de ce qui deviendra son « Dictionnaire Universel, contenant généralement tous les mots français tant vieux que modernes et les termes de toutes les Sciences et des Arts », publié en 1690 dans sa version intégrale en 2 volumes, soit deux ans après sa mort.

Pourquoi ce fait mérite-t-il de retenir notre attention ? Parce qu’il révèle plusieurs aspects : celui de la propriété et de la méthode de diffusion des connaissances linguistiques : qui était propriétaire du travail ? Antoine Furetière seul, qui, en tant qu’académicien, avait participé aux travaux dès 1662, ou l’Académie Française en général ? Il ne faut pas oublier, qu’à cette époque, les droits d’auteurs étaient inexistants ; l’argent n’était donc pas la raison de l’affaire. mais alors, quelle autre motivation ? Celle, bien plus importante, en ce XVIIème siècle, de la conception de l’étude de la langue et de sa portée à la connaissance de la population : un dictionnaire devait-il, comme celui de Furetière, contenir une très riche quantité d’« entrées » (40000 mots), traitant d’une  infinité de choses, vocabulaire de la conversation courante, Histoire, histoire naturelle, physique expérimentale, Arts, ou devait-il, comme celui de l’Académie Française, ne contenir qu’un faible nombre de mots (8000 dans la première édition de 1694, en 2 volumes) regroupés d’une manière élitiste en fonction des racines et non par ordre alphabétique (Exemple : sous l’entrée « devoir », on trouvait les mots : dette, débiter, redevance) .
Accusé d’avoir détourné à son profit le travail effectué au sein de l’Académie Française, Furetière lui-même nous livre, dans sa réponse à ses calomniateurs qu’il publie en trois factums successifs, sa propre explication qui situe bien le conflit au niveau de la conception, en déclarant que, si l’objet de l’Académie est de fixer la « politesse » de la langue, sa propre aspiration, à lui, Furetière, est « d’en faire voir l’abondance ». Aux uns, la norme et la rigueur, aux autres le langage et ses richesses, « les dictionnaires n’étant pas faits pour fabriquer des mots, mais pour en témoigner l’usage, car plus il y aura de témoins singuliers, plus cet usage sera établi et confirmé ». « Ainsi - avait prédit Furetière - au lieu de rendre la langue riche et abondante, ils la rendront pauvre et disetteuse ».

Si cette opposition marque un tournant dans la description de la langue, il ne faudrait toutefois pas se limiter à penser que cette période constitue un début.
En effet, auparavant, d’autres s’étaient déjà penchés sur la question.
Le précurseur des dictionnaires fut Robert Estienne (1503-1559), à la suite de la publication de deux éditions de son « Dictionarium latinogallicum », dont la première en 1539, sous le nom « Dictionaire françois-latin, une troisième étant publié en 1552 et marquant l’apogée de son travail de lexicographie latin-français. A noter que le mot « dictionnaire » provient des travaux de Robert Estienne.
Mais c’est véritablement le XVIIème Siècle qui va marquer de son empreinte le développement des dictionnaires.
Tout d’abord, Jean Nicot (1530-1600) qui, dans son « Thrésor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne, publié 6 ans après sa mort, soit en 1606, le conduit, à partir des apports de Robert Estienne, à faire revêtir au dictionnaire la nature d’un dictionnaire monolingue. Les informations données dans les articles du dictionnaire de Nicot comportent des définitions, des exemples, des remarques descriptives et normatives sur l’orthographe, la prononciation et l’usage des mots ainsi que des commentaires étymologiques, historiques et encyclopédiques.
Puis, en 1695/1697, paraît le « Dictionaire historique et critique » de Pierre Bayle (1647-1706) qui représente un travail exemplaire de méthodologie critique dans lequel Bayle a compilé, comparé, interrogé et toujours recherché le degré le plus fiable de certitude historique. La qualité de cette publication -8 éditions en 50 ans- conduira également à deux traductions, deux versions en anglais (1709 et 1734/1741) et une en allemand (1741/1744) de ce que les gens de l’époque qualifieront « d’Arsenal des Lumières ».
Autre personnage d’importance dans cette saga du Dictionnaire : Pierre Richelet (1631-1694) qui publie, en 1680, le « Dictionnaire français contenant les mots et les choses », en 2 volumes. Il y définit les mots en privilégiant le bel usage, avec des exemples choisis dans les œuvres de grands auteurs de son temps tels que Boileau, Molière, Pascal, Vaugelas. S’appuyant sur des citations d’auteurs, ce dictionnaire préfigure l’ouvrage de Littré et celui de Paul Robert.

Pour ce XVIIème siècle, je ne reviendrai pas sur l’œuvre d’Antoine Furetière et je reparlerai plus tard des travaux de l’Académie Française.
Au XVIIIème siècle, hormis deux nouvelles éditions du Dictionnaire de l’Académie Française, un autre travail remarquable est la publication du Dictionnaire de Trévoux (petite commune de l’Ain), sous l’impulsion probable de jésuites dont on ne connaît pas l’identité, et qui s’étend de 1704 à 1771, sous la forme de 9 éditions (2 volumes pour la première, imprimée à Trévoux, 8 pour la dernière imprimée à Paris). Offrant une synthèse de la plupart des dictionnaires précédemment publiés, le Dictionnaire de Trévoux privilégie l’ouverture encyclopédique.

Toujours au XVIIIème siècle, en Provence, l’abbé Jean-François Féraud (1725-1807) publie, en 1787/1788, son « Dictionnaire critique » qui, comme l’indique son nom, n’est pas un ouvrage général sur la langue mais dont le domaine est la correction, la complémentation, la discussion de documents antérieurs. Malgré les vicissitudes que la période révolutionnaire a souvent imposée aux ecclésiastiques, il devient en 1797, en reconnaissance de ses travaux, membre non résident de l’Institut naissant et entre à l’Académie de Marseille reconstituée en 1800. Il faudra attendre l’année 1863 pour assister, grâce à Emile Littré (1801-1881), à une nouvelle publication (78423 entrées), suivie en 1872 d’une reprise par une version complémentaire en 4 volumes et son supplément en 1877(86000 entrées, 250000 citations) qui est d’ailleurs celle que l’on nomme communément « Le Littré » mais dont le nom réel est : « Dictionnaire de la langue française ». Littré y aborde l’histoire des mots, l’évolution de leur signification, leurs anciennes prononciations, des remarques grammaticales sur la nature de mots et leur emploi, les synonymes et les proverbes.
En une période similaire, Pierre Larousse (1817-1875) travaille à l’élaboration de son « Grand Dictionnaire Universel du XIXème siècle, également appelé communément « Grand Larousse du XIXème siècle ». Larousse ne verra pas la publication de son œuvre, rédigée en 11 ans et qui sera terminée par son neveu Jules Hollier en 1877 sous la forme de 17 volumes (20000 pages) qui constituent une véritable encyclopédie dans laquelle foisonnent des descriptions, des anecdotes et des analyses relatives à la langue française, à l’histoire, la géographie, la mythologie, la bibliographie. A noter que c’est en 1852 que Larousse créa sa propre maison d’édition de livres qu’il nomme « Librairie Larousse ».
Plus tard, l’entreprise créée par Larousse publiera, en 1905, la première édition du « Petit Larousse Illustré » que chacun de nous connaît bien, puisque, depuis, réédité chaque année en version actualisée et dont la version 2008 contient 59000 mots.

Au XXème siècle, les seuls dictionnaires nouveaux sont ceux de Paul Robert (1910-1979). Le « Grand Robert » voit la publication de son 1er fascicule en 1953 et son achèvement en parution complète (6 volumes) en 1964. Le « Petit Robert », conçu de 1958 à 1963, reçoit sa première édition en 1967, actualisé régulièrement mais complétée, en 2006, par la parution du « Nouveau Petit Robert » dont l’édition 2008 contient 60000 mots. Le « Grand Robert » donne la prononciation, la catégorie grammaticale et l’origine des mots, quant à leur date d’apparition en Français, ainsi que leur racine, le plus souvent latine (Exemple : « acariâtre » apparaît pour la 1ère fois en français en 1523 – mal aquariastre = qui rend fou, provenant peut-être de « Achorius », évêque de la fin du VIIème siècle qui passait pour guérir la folie, avec l’influence du latin « acer » = aigre) ; puis viennent la définition et la citation d’autres mots et situations ayant un rapport avec le mot étudié (acrimonieux, atrabilaire, etc… un homme acariâtre…). Le « Petit Robert », lui, comme le petit Larousse, se limite, à donner la prononciation des mots, leur classification grammaticale, leur définition et des exemples.

Pour plus de précision quant aux ouvrages dont le sujet est de décrire la langue, je citerai  un autre dictionnaire, québécois celui-ci, le « Grand Dictionnaire Terminologique (GDT) », publié au Québec en version informatisée depuis 1998, son but n’étant pas d’aborder l’intégralité de la langue française mais de rassembler des termes à caractère technique. Conçu en trois parties : termes anglais et français au nombre de 3 millions, banque documentaire avec références de travaux terminologiques, langue française au bureau en vue de la correspondance administrative.
Mais l’histoire des dictionnaires serait incomplète si l’on ne parlait pas du « Dictionnaire de l’Académie Française » dont la naissance agitée a été évoquée au début de cet exposé. Ce dictionnaire en est à l’élaboration de sa 9ème édition : la 1ère datant donc de 1694, la seconde de 1718 (adoption du classement par ordre alphabétique), la 3ème de 1740, la 4ème de 1762, la 5ème de 1798, la 6ème de 1835, la 7ème de 1878, la 8ème de 1932. Ces différentes éditions s’attachent à indiquer la catégorie grammaticale, le rattachement à une idée générale, la définition, des exemples de l’utilisation orale, des analogies éventuelles (Exemple : « croquis » : nom masculin, Terme de peinture. Esquisse rapide, première pensée d’un peintre, indiquée seulement par quelques traits principaux et caractéristiques. Faire le croquis d’une figure, d’un groupe. Le croquis d’un dessin. Cahier de croquis).
En conclusion, on pourrait penser que cette imposante quantité d’éditions du Dictionnaire de l’Académie Française en fasse le Dictionnaire de référence qui éclipserait les autres, étant donné le caractère officiel et multiséculaire de cette institution, ainsi que sa rédaction collective décidée à la suite de la mort de Vaugelas (1585-1650) qui avait commencé à travailler seul à l’élaboration du Dictionnaire mais n’en était parvenu qu’à la lettre  « C » lors de sa disparition. Or, il n’en est rien puisque, comme on peut le constater surtout depuis Emile Littré, les dictionnaires principalement utilisés en France sont justement ceux relevant d’autres travaux effectués, soit par des gens seuls, soit par de très petits groupes.

Jacques Lefebvre.