Histoire impertinente de l'élection des Papes
Conférence d'Anne-Marie KAYALI, en Août 2011
J’ai eu envie de creuser ce sujet lorsque, pour la Nème fois j’ai relu certains épisodes des Rois Maudits de Maurice Druon, que
vous connaissez tous comme moi , et en particulier l’épisode cocasse mais véridique de l’élection de Grégoire X en 1274.
En réalité l’histoire de la Papauté fut chaotique jusqu’au 17e siècle, du fait de l’intrication constante entre le temporel et le
spirituel, entre le pouvoir politique et les dominations religieuses. De ce fait, il y a eu de nombreux anti-papes, de dépositions,
des assassinats et des renonciations.
Les modalités d’élection ou de nomination et d’intronisation ont plusieurs fois changé de sorte qu’un pape élu à une certaine date
dans certaines conditions a été considéré comme non valable à une autre date.
Plusieurs fois au Moyen Age, 2 ou 3 papes rivaux ont régné en même temps. Il est alors difficile de trancher : qui est le bon ?
De quand date le mot Pape donné au chef de l’église catholique ?
Jusqu’en 325, le dirigeant de l’église catholique n’a de titre que celui d’évêque de Rome.
Ce n’est qu’au 8e siècle que le mot pape désigne spécifiquement l’évêque de Rome élu. Et ce titre a été donné par affection puisqu’il
vient du mot latin papa diminutif pour désigner le père. Mais le rôle de chef suprême de l’église ne s’est affirmé que progressivement.
Les premiers ne détenaient que les pouvoirs d’un métropolite autrement dit les pouvoirs d’un évêque de province, cet évêché de Rome
étant considéré comme le plus important . Je vous rappelle que dans l’église orthodoxe et orientale, les évêques russes, roumains et
grecs etc portent encore le nom de métropolite.
Conclave
Une seule relative constante : à partir du milieu du 13e siècle, les papes ont été élus lors d’un « conclave » dont le siège n’était pas
alors le Vatican mais se déplaçait dans quelques villes des Etats Pontificaux.
Conclave cela vient du latin « cum clave » « avec un clef » ? Pourquoi ?
C’est là que nous retrouvons notre Maurice Druon et sa verve pour nous raconter l’élection de Grégoire X.
En 1274, la situation était bloquée par un désaccord entre les Italiens et les Français qui voulaient chacun un pape originaire de leur
pays du fait de la situation politique autour de Charles 1er de Sicile. Un petit éclaircissement sur ce Charles 1er : en 1264, le Pape
Urbain IV appela Charles 1er de Sicile, autrement dit Charles d’Anjou, frère de Saint Louis, à combattre le roi de Naples et de Sicile
qui avait encouru la disgrâce du Saint Siège pour des raisons purement d’hégémonie politique. Son gouvernement fut si cruel et injuste
que les Siciliens se révoltèrent et firent massacrer tous les français qui se trouvaient à Palerme à l’heure des Vêpres (pour ceux qui
aiment l’opéra c’est le sujet des Vêpres Siciliennes de Verdi).
Revenons à notre élection papale.
Urbain IV décède. L’assemblée pour élire le nouveau pape (qui ne s’appelait pas encore conclave) s’était réunie à Viterbe. Depuis 3 ans
les cardinaux n’arrivaient pas à se mettre d’accord et cela trainait volontairement car ils logeaient dans les palais de la ville aux
frais de la population et faisaient moult agapes et dépenses en tous genres. Excédés les Viterbois décidèrent que la plaisanterie avait
assez duré. Ils enfermèrent les cardinaux dans la salle d’un palais et ne leur laissèrent que du pain et de l’eau. C’était sans compter
avec la ruse des cardinaux qui envoyèrent leurs domestiques en ville pour leur acheter du vin et des mets recherchés. Et les agapes reprirent.
Alors les Viterbois séquestrèrent leurs serviteurs et, non contents de cette mesure déjà draconienne, enlevèrent le toit de la salle dans
laquelle se trouvaient les cardinaux « afin de permettre aux influences divines de descendre plus librement sur leurs délibérations ».
Il est pourtant à noter que cette mesure inhabituelle pour susciter l’influence du Saint Esprit remporta par la suite un vif succès
puisqu’elle sera reprise 3 fois dans l’histoire de la Papauté !
Nos cardinaux à Viterbe évidemment n’ont pas accepté cette punition et ils déléguèrent leur pouvoir décisionnaire à 6 d’entre eux, qui,
pressés de sortir, élirent un nommé Thiaud Visconti le jour même. Et pourtant ce dernier ne faisait même pas partie de l’assemblée
puisqu’il n’était pas cardinal mais seulement archidiacre en mission en Palestine. Cet événement tourna au scandale international.
Il accepta cependant la tiare et gouverna sous le nom de Grégoire X pendant 5 ans, un règne très fructueux où il tenta un rapprochement
entre les églises d‘Orient et d’Occident. En ce qui concerne l’élection papale, Grégoire X se souvenant des péripéties de Viterbe,
instaura définitivement le principe de l’enfermement des cardinaux, donc le Conclave, lors du 2e concile de 1274 à Lyon. Il y ajoute
de nouvelles restrictions : au bout de 5 jours de conclave infructueux, les cardinaux étaient réduits au pain, au vin et à l’eau. Ils
devaient également vivre en commun dans la même pièce et sans séparation, ce qui provoqua un tollé parmi les cardinaux.
Son successeur, en 1276, Jean XXI suspendit les mesures de Grégoire X et les longues vacances du siège pontifical reprirent, jusqu’à ce
que Boniface VIII réinstaure l’enfermement. Depuis lors toutes les élections pontificales ont eu lieu en conclave.
Mais les péripéties continuent.
Au 14e et au 15e siècle, une grave crise pontificale touche le catholicisme divisant pendant 40 ans la chrétienté catholique en 2 obédiences.
Cette crise survient en pleine guerre de 100 ans à la faveur des transformations d’un système féodal qui ne répond plus aux besoins
d’une société en pleine mutation.
L’église n’a plus le rôle culturel et social qui était le sien au début du Moyen Age et qui l’avait rendu indispensable à l’exercice
du pouvoir. Pensez simplement à la culture par la lecture et l’écriture qui se démocratisent et ne sont plus l’apanage de moines et
des religieux. Au Moyen Age tardif les mutations économiques induisent la création d’Etats modernes que l’Eglise n’a plus les moyens
d’assujettir culturellement.
Sur le terrain politique, c’est l’affrontement du roi Philippe le Bel et du Pape Boniface VIII. Les tensions aboutissent à l’installation
de la Papauté à Avignon puis au Grand Schisme provoquant 2 élections pontificales simultanées, l’une à Rome, l’autre à Avignon dont le
tenant du titre est qualifié d’antipape. Non reconnus plus tard par l’église traditionnaliste romaine , ils seront rayés de la liste
officielle des papes
C’est ce qui explique que certains papes ont repris le nom d’un pape ancien, considéré a posteriori comme non valable. C’est le cas de
Jean XXIII qui a repris le nom d’un antipape de 1380.
Au 18e siècle, sous le pontificat de Léon X, les règles deviennent particulièrement strictes.
A peine le Pape est-il mort que les ouvriers travaillent au Vatican à construire autant de cellules que de cardinaux. Chacune de ces
cellules est faite en sapin, tendue de serge verte, et assez vaste pour loger deux conclavistes serviteurs de chaque cardinal, l’un d’épée,
l’autre d’église. Ils sont vêtus d’une robe violette et sont chargés d’aller chercher les vivres dans un endroit précis surveillé par
des prélats qui veillent à ce qu’on ne glisse pas de correspondance dans les mets pour influencer le cardinal votant.
Organisation actuelle
Le conclave a lieu entre 15 et 20 jours après la mort du pape ceci pour permette à tous les cardinaux d’arriver à Rome. Les échanges qui
ont lieu durant les journées précédant l’entrée en conclave sont très importants.
Actuellement, seuls les cardinaux âgés de moins de 80 ans révolus sont admis au conclave. C’est ce qui vous explique que le nombre change
à chaque élection papale. Pour Benoit XVI, ils étaient 115. Le total ne doit pas excéder 120.
La discipline grégorienne dont nous avons parlé déjà fut assouplie au cours des siècles. Jusque Jean XXIII, les cardinaux étaient logés
au Vatican même, dans des cellules exigües et mal chauffées, ce qui n’était pas toujours confortable. Jean XXIII a autorisé qu’ils logent
à la Maison Saint Marthe qui est une sorte d’hôtel confortable qui a été construit à cet effet dans l’enceinte de la Cité du Vatican.
Les électeurs ne sont reclus que dans la Chapelle Sixtine où ils procèdent aux votes d’élection.
Avent l’ouverture du conclave, les cardinaux se réunissent lors de congrégations générales pour évoquer le futur de l’Eglise et préparer
l’élection du nouveau Pape.
Les candidats qui ont des chances d’être élus sont appelés « papabile ». Ceux qui font campagne plus ou moins discrètement pour être élus
sont appelés « papegianti ». En principe il est interdit de faire campagne et si la brigue était découverte l’élection serait annulée.
Mais en 1939, Pie XII fut élu grâce à sa promesse de prendre comme secrétaire d’état son principal compétiteur le cardinal Maglione.
Après cette date, Ceci devait se produite encore parfois puisqu’en 1975 Paul VI a interdit toute concertation pour l’élection d’un pape
du vivant de son prédécesseur.
Les cardinaux élisent aux 2/3 des suffrages exprimés.
Le premier jour du Conclave, le matin est réservé à la célébration de la messe. L’après-midi est consacrée à l’entrée en conclave puis
on procède à un premier tour de scrutin. Les jours suivants, on organise un scrutin le matin et l’après-midi. En cas de résultats non
concluants on procède immédiatement à un nouveau scrutin, ce qui porte le nombre de scrutins quotidiens à 4.
A l’issue de chaque séance, les bulletins, anonymes, sont transpercés à l’endroit où est imprimé le mot « eligo », « j’élis » et réunis
par un cordon de soie. On les jette dans le feu ; originairement ils étaient brulés a même le sol dans la Chapelle Sixtine. Mais au
19e siècle, on s’est aperçu que la fumée détériorait les fresques de Michel Ange ; depuis lors, on les brûle dans un poele dont on voit
le conduit extérieur sur la place Saint Pierre.
Après chaque scrutin, les cardinaux communiquent les résultats au monde par l’intermédiaire d’une cheminée avec soit une fumée noire, vote
non concluant, soit une fumée blanche, vote concluant. Jusqu’à l’élection de Paul VI, en 1963 la fumée noire était produite par de la
mousse humide mélangée aux papiers, la fumée blanche par les papiers seuls mais souvent la fumée sortait grise dans les deux cas. A partir
de Jean Paul 1er (1978) on ajoute aux bulletins un produit chimique fumigène noir ou blanc.
Depuis l’élection de Jean XXIII, on sonne également les cloches de façon à ce qu’il n’y ait aucune doute.
Le premier cardinal diacre prononce alors devant la foule réunie sur la place Saint Pierre la fameuse phrase « Habemus Papam »
(nous avons un pape), le nom du pape est annoncé en latin puis le nouveau pape donne sa première bénédiction Urbi et Orbi.