Histoires connues ou moins connues des explorations maritimes

Une parution récente relatant le commerce du « bois de braise » par des Normands du XVI ème siècle m’a amené à repenser leur héritage culturel et leur juste place dans l’histoire maritime.
Se hasarder sur des mers inconnues , tout au long des siècles, a demandé un énorme courage. Ni les Vikings ni nos navigateurs normands du XVI ème siècles n’en ont manqué. Dès 11000 ans avant JC, l’homme a atteint l’île de Chypre, à 75 km. du continent le plus proche.
On explique que l’arrivée des premiers hommes sur le continent américain, a été rendue possible par la grande glaciation qui a abaissé le niveau des mers et permis de franchir le détroit de Béring « à pied sec ». Auquel cas les humains venus d’Asie auraient fait des milliers de km. sur une immense calotte glaciaire tant en Asie qu’en Alaska! Impensable. Il sont donc venus sur des embarcations , en période de réchauffement planétaire, sans doute sur les eaux du Pacifique nord, au niveau du détroit de Bering( 90 km environ). Une étude récente a émis même l’hypothèse d’une souche du sud-ouest de la France venue peut-être par cabotage le long de la banquise de l’Atlantique , en navigant comme les Inouit dont ils possédaient les capacités technologique (entre 15 et 20000ans avant JC). Cocorico !
Les premières migrations ont été dues souvent au hasard. ou aux accidents, grâce à des moyens de propulsion, à des notions de géographie , et à des moyens d’orientation très aléatoires..
Les première représentations graphiques de bateaux nous viennent d’Egypte (-4000) mais les moyens de propulsion (rames, voiles) n’y figurent que plus tard. Ces modes primaires se perfectionneront jusqu’au XIX ème siècle.
Il s’agira jusqu’à la Renaissance d’une navigation par cabotage ou sur les fleuves, ainsi que sur des mers fermées (Méditerranée) ou propices à la navigation – partant du sud on trouve les terres du nord et réciproquement ( La Manche). La connaissance des vents dominants et des courants y aide pour beaucoup, « l’étoile polaire également » a ajouté l’assistance, prouvant son attention ! En Europe occidentale, l’Atlantique semble exclue de toute grande tentative d’exploration jusqu’en 1487 quand alors, s’écartant parfois du cabotage et des côtes d’Afrique, les Portugais avec Bartéloméu Diaz atteignent le Cap de Bonne Espérance. Les Portugais ont mis cinq générations de marins pour gagner le sud de l’Afrique de cabotage en cabotage ! Vasco de Gamma osera alors gagner les Indes. Les cartes de l’époque , les « portulants » indiquent les « ports » successifs atteints par cabotage.
Deux exceptions connues à cette élémentaire prudence : 35 ans avant JC, des bateaux égypto-romains sont partis plein est dans l’Océan Indien et des maoris ont atteint Hawaii en – 1000.
Des habitants d’Amérique du sud auraient atteint l’île de Pâques (voir le Kon Tiki de Thor Eyerdahl)

Et les « Normands » » donc ? Le rappel de leurs exploits va donner l’occasion de préciser certains points  qui constitueront l’héritage des normands navigateurs du XVI ème siècle.
D’abord leur nom : « les Vikings », dans leur dialecte du Danemark et de Scandinavie veut dire « pirates » ou « pillards ». Ce sont leurs victimes lors des invasions sans doute qui les ont sans doute nommés ainsi. Etienne Bernet a ajouté que ce sont les clercs des abbayes, qui ont surtout souffert des pillages, qui ont rapporté par écrit (leur) histoire pénible . C’est donc celle qui a figuré longtemps dans les livres d’histoire.
Et leurs fameux bateaux à tête effrayante, les Drakkars ? Ce terme veut dire « Dragon ». Certes, un « northman » pouvait dire « Je pars sur mon drakkar » (sur mon dragon). Bateau se disait knaar. Le Drakkar se déclinait en plusieurs versions s’appelant pour certains « Flèche de mer ou long dragon ». Ces derniers, drakkars de guerre, de 20 à 40 m. de long pour 6 de large pouvaient transporter jusqu’à 100 hommes dont 50 ramaient. Ils atteignaient la vitesse de 14 nœuds. Enfin , des plus petits (environ 13 m. étaient servis par quelques hommes et transportaient des objets. Les plus légers remontaient facilement les rivières et abordaient discrètement les rivages. Retenons cette idée de petit bateau…Ainsi, très adaptés à la conquête et à la rapine, ils se sont répandus entre 800 à 1100 en Irlande, aux îles Féroé, le Labrador via le Groenland en 985 avec Eric le Rouge, en Angleterre, en Espagne, en Russie et au Moyen-Orient et tout au long des côtes de France. « Surtout sur nos côtes du Pays de Caux » a ajouté Etienne. Ils sont ainsi entré en Méditerranée par Gibraltar.
Eux aussi naviguent par cabotage ou sur les fleuves. C’est ainsi que la Russie sera traversée jusqu’à Byzance, puis la Méditerranée visitée par l’est …On peut « porter » des embarcations par voie terrestre. C’est ainsi qu’on escaladera les collines, au sud de Rouen pour surprendre la ville à revers en arrivant sur le fleuve en …amont.
Les petites expéditions étaient de l’ordre de 12 bateaux et de 600 hommes. Ces bateaux sont très manoeuvrables, souples à la lame,. Quand on n’écope pas, comme ils ne sont pas pontés ni couverts, « ils sont équipés de baignoires et de douches » ( le scandinave est très propre !). Une traversée de chien , sans doute effectuée par des hommes jeunes et durs au mal. Retenons ce deuxième détail.
Pourquoi nos ancêtres sont-ils allés vers l’ouest. Par tropisme naturel à beaucoup de civilisations, vers le soleil qui disparaît. ?
Et pour commercer, de gré ou de force…très certainement. Commerce de denrées précieuses à l’ aller ( fourrures, ambre et… poissons fumés…) ; trésors essentiellement au retour et quelques esclaves… S’ils ne rencontraient pas trop de résistance, ils s’installaient et se montraient paisibles, soucieux avant tout de vivre dans des régions plus accueillantes. Londres sera évitée ,sans doute trop protégé. « de même que Lutèce, dont la défense est attribuée à la brave Jeanne Hachette » nous a dit Etienne.
Très indépendants et autonomes, les Vikings n’ont pas de culte du chef permanent. Le respect des nombreuses divinités de la mythologie scandinave leur pèse un peu. Un seul dieu à qui obéir , c’est bien. Ils adopteront donc facilement la religions chrétienne.
Comment ont-ils pu si facilement s’implanter en France ?
L’Empire Carolingien se disloque, et des territoires sont mal défendus. Mais ils sont riches. Nos rivages et nos prospères abbayes en font les frais. Les « pillards » surgissent, effrayants, avec leurs casques «  à cornes de vache » ( image entièrement fausse), remplissent leurs embarcations de trésors et repartent. Ou bien ils commencent les négociations. Ils cherchent surtout à commercer, puis s’installent, et pour très longtemps…Si bien que vers le XI ème siècle, leurs exploits de conquête sont terminés Ils sont devenus Islandais, ou Slaves, « Normands » de Normandie. » Ils sont chez eux, y administrent très bien , bâtissent églises et châteaux ( En 1060, Guillaume le Conquérant reconstruit Jumièges incendié le 24 mai 841 par ses ancêtres), et il part à la conquête de l’Angleterre soumet entre autres les ex- Vikings d’Angleterre et les Saxons . Puis ce sera le tour de la Sicile où Roger II devient un roi bâtisseur encore très populaire de nos jours. A chaque nouvelle conquête, ils font preuve de compétence et d’adaptabilité. Ils sont très pragmatiques. Ils ont « les pieds sur terre ».
Rappelons que les milliers de soldats du « Conquérant » et leurs chevaux ont traversé la Manche jusqu’à Hasting et que la plus grande partie des châteaux et églises d’Angleterre ont été construits avec des pierres de Caen. ( La Tour de Londres, Tower bridge, Westminster Abbey..). La tapisserie de Bayeux les représente sur des sortes de drakkars. On peut s’en étonner, en raison des tonnages important à transporter. Etienne fait remarquer que la nécessité de bateaux à fonds plat l’explique. Les descendants des Viking sont toujours des marins. Gardons aussi cette idée en tête.
Dans tous les livres d’histoire, l’Atlantique est au XVI ème siècle un océan espagnol et portugais ( Magellan, Amerigo Vespucci…Christophe Colomb). Ce dernier n’a découvert que les Antilles..
De même qu’ on n’a jamais parlé de l’Armada chinoise des Ming qui dès 1415 a exploré tout l’Océan Indien jusqu’aux côtes d’Afrique sur les bateaux bien plus grands que les caravelles. (Les 4 célèbres de Colomb auraient pu prendre place en travers d’un seul des 60 bateaux géants de l’amiral Zhen He ) , ni signalé que les Chinois avaient découvert le compas flottant dès 1050,

on a oublié aussi l’histoire suivante :
Très discrètement, de façon très pragmatique, des navigateurs de nombreux ports normands ( Honfleur, Le Havre, Rouen , St Valery , d’Etretat , Vattetot sur mer et …de Fécamp … ( Etienne a été le seul historien à réparer l’oubli des fécampois), ont rallié les côtes du Brésil durant tout le XVI ème siècle. Pour y établir des colonies ? Pratiquement jamais. C’était la chasse gardée des Portugais ; pour évangéliser ? Non plus. Mais pour commercer, comme leurs ancêtres.. Un jour le capitaine honfleurais Binot Paulmier de Gonneville, cherchant , comme Colomb une route occidentale des Indes, serait arrivé sur une côte couverte de forêts ou vivaient des indigènes très proches de la nature, entièrement nus, aux mœurs très libres, et qu’on a vite convaincus de couper, transporter à dos d’hommes des troncs de « Bois de braise »- le BRASIL - arbre à l’intérieur rouge, qui servait depuis longtemps en Occident de teinture pour les draps, et qu’on faisait venir de l’Orient, en complément aux teintures minérales (ocre rouge…) ou animales (cochenille…).En se méfiant du côté très anthropophage des indigènes, et le clergé recommandant bien de ne pas se livrer aux « paillardises » avec les dames du pays, de se méfier de leurs drogues aphrodisiaques ( les Normands auraient tout découvert, même le Viagra du moment ), ces hardis aventuriers ont concurrencé les Portugais. Gonneville aurait laissé des textes très explicites, ramené un jeune indigène , Essoméricq, qui serait devenu son héritier. Ces récits seraient contestés de nos jours ajoute Etienne. Certains textes vont jusqu’à dire que ce Paulmier n’aurait jamais existé. Il n’en reste pas moins évident que de nombreuses traces de cette grande aventure maritime normande subsistent sur les vitraux des églises, également sur des bas-reliefs et des sculptures.
Des cartes maritimes sont aussi ornées de scènes brésiliennes très parlantes. Nous en avons projeté la reproduction d’un certain nombre : fragments de cartes marines de l’Abbé Descelliers ( 1550), accompagné de ce texte :
« La terre du Brésil en Amérique est tant bonne qu’on ne saurait en trouver de meilleure. Les hommes et les femmes sont de moyenne stature, cheminent nus, de couleur rousse, large face. Leurs armes sont légères (arcs, flèches, massues) dont ils savent bien se servir. Vindicatifs, ils ne pardonnent pas à leurs ennemis. S’ils les ont sous leur domination , soudain les mangent. Ils n’ont nul capitaine, cheminent sans ordre. Ils vivent en liberté, sans loi. Les hommes ont autant de femmes qu’ils veulent, les répudient , les offrent à leurs amis. Ils se parent de plumes et de pierres vertes et blanches. »
Ils sont donc des richesses, qu’on peut leur échanger ( avec des outils, ou de drôles de bonnets de laine fabriqués à Rouen…) . Le troc d’émeraude contre de la verroterie est attesté par le manteau de plumes revenu au musée de l’homme.
Mêmes témoignages avec indigènes au travail sur la carte du havrais Guillaume le Testu ( 1556) dédiée à l’Amiral Coligny.
Une scène dessinée au cours d’une expédition de Vespucci confirme : parure des indiens et cannibalisme. Triste sort qu’on connu également 5 marins et l’ un des frères Verrazano, du « Nicolas de Fécamp » ; descendus dans une île des Caraïbes, ils furent dévorés sous les yeux de leurs compagnons. ( Voir les Annales du Patrimoine de 2004).
Deux têtes d’indiens sur le linteaux d’une chaumière de Ermenouville .
La carte du dieppois Jean Roze (1542) résumant toute une opération : abatage, transport, troc, fortin des « truchements avec 8 canons…
Et les magnifiques panneaux sculptés du musée départemental, provenant d’un commerce de Rouen : « l’isle du Brésil » !
Et enfin , le marin vomissant de l’Eglise de Varengeville !

Car tout cela eut un prix : Naviguant sur des bateaux de petite taille, discrets, et constituant une moindre perte en cas de naufrage, suffisants pour ramener des richesses pas trop volumineuses (comme au temps des Drakkars !), les conditions de vie à bord sont parfois épouvantables. Le bas-relief du « marin vomissant » de l’Eglise de Varengeville le rappelle. D’abord, le scorbut est assuré. Et écoutons le supposé Gonneville : « Le comble de notre affliction sous cette zone brustale fut telle qu’à cause des grandes et continuelles pluyes qui avoyent pénétré jusque dans la soute, nostre biscuit estant gasté et moisi, outre que chacun n’en avait que bien peu de tel, encore nous le falloit –il le manger pourri sous peine de mourir de faim, et sans rien jeter, nous avalions autant de vers…que nous faisions de miettes. Outre plus nos eaux douces estoyent si corrompues, et semblablement si pleine de vers….Il n’y avait si bon cœur qui n’en crachast : mais qui estoit bien le pis, quand on en buvoit , il falloit tenir la tasse d’une main, à cause de la puanteur, boucher le nez de l’autre ».
Similitude sans doute avec les mauvais moments connus sur les drakkars 6 siècles plus tôt. Et pareillement acceptés, tout comme les rudes conditions de vie des « terre-neuviers » du temps de la marine à voile, ce que Etienne nous a confirmé, jusqu’au XIX ème siècle. Bon sang ne saurait faillir. Un texte quasi similaire retrace les conditions aussi épouvantables des marins de Magellan durant sa grande circum-navigation de 1519 à 1522. « Les biscuits réduits en poudre grouillaient de vers, puant d’urine de rats. L’eau était croupie, jaunâtre, et il fallait se pincer le nez pour en absorber quelques rares gorgées. Nous mangions aussi du cuir de bœuf devenu dur à cause du soleil , de la pluie et du vent. Aussi le laissions nous plusieurs jour dans la mer puis étendu un temps très court sur des braises. Aussi nous mangions des rats…vendus ½ écu pièce et des souris à 30 ducats… ».
Un mystère : on ne pêchait pas ( ou peu , d’après Etienne ) Ce fut d’ailleurs interdit sur les vaisseaux de guerre français jusqu’en 1786 ! sans doute pour des raisons de maintien de la discipline, d’après Etienne.

Autre similitude avec les Vikings des années 1000 : après quelques démonstrations de force, sans doute, on s’implante assez pacifiquement chez les indigènes, si bien qu’entre deux aller-retours de bateaux, on se permet de laisser des « truchements » pour veiller au prochain approvisionnement de brasil, « et pour tenir le terrain, tout comme sur les côtes d’Afrique lors du commerce d’esclaves » constate Etienne. Ce sont des hommes mettant en place des sortes de comptoirs.
Esprit d’organisation qui a fait merveille en Normandie dès l’an 800, on fait escales au retour dans les ports de Méditerranée pour livrer le précieux brasil, où on se procure de l’alun, indispensable pour fixer les teintures sur la laine ou le lin. En Normandie , les affaires sont les affaires.
Sens du profit : ce commerce génère de très grandes richesses dans les ports normands. Témoins les belles bâtisses comme à St Valery ou le Manoir de Jehan Ango, ou à Honfleur.
Et tout cela sans faire de bruit. Le Normand est « taizeux ». Et prudent, car à l’inverse du Portugal et de l’Espagne, ces expéditions ne sont pas encouragées par les rois de France, quand elles ne sont pas interdites. Raison d’état sans doute…
Des marins intrépides, durs au mal, cherchant le profit plus que la gloire, de préférence sur des petites embarcations, s’adaptant aux populations, profitant de leurs faiblesses
ai bié Viking, ai bié t’cheu nous tout cha !
et d’ailleurs, aussi !

Je remercie Christophe , qui , en quelques clics, a permis la projection des documents précités, qu’il a mis en valeur avec sa maestria de l’informatique. Merci aussi à Etienne qui a confirmé , précisé, enrichi, infirmé (après d’autres recherches) certains de mes propos, chaque fois que j’ai sollicité son avis.

André Houx