Joshua SLOCUM (1844-1909)
Conférence de Jean MARON du 17 Juin 2011
Joshua SLOCUM (1844-1909) a été le premier navigateur a avoir réussi le Tour du Monde en solitaire. Il nous a laissé un passionnant journal de bord où il raconte son aventure.
Parti de Boston le 1er juillet 1895, il y revient le 27 juin 1898 après avoir parcouru plus de 46000 miles à bord du « SPRAY » (c’est-à-dire l’EMBRUN).
Slocum est né en Nouvelle Ecosse. Naturalisé Américain il n’en reste pas moins Canadien d’origine et à cause de cela peut-être (?) ou parce que tous ses parents étaient marins, il est attiré très jeune par la mer. Il a été Capitaine au long Cours. C’est donc un marin professionnel qui a commandé des unités et qui a navigué sur divers bâtiments. Il a toujours navigué au long cours, principalement comme « trader » en Chine, en Australie, au Japon et dans les Iles du Pacifique. Après la navigation, la seule chose qui l’attirait était la construction navale. Il avait toujours ambitionné de passer maître dans ces deux sciences et ses désirs n’avaient pas trop tardé à se réaliser…Il vit à l’époque où la vapeur vient supplanter la voile. Presque tous les grands voiliers avaient été transformés en pontons pour le transport du charbon, et quantité d’excellents Capitaines devaient rester à terre, lui compris.
Un jour un vieux Capitaine au long cours, ami de notre navigateur, lui propose une coque. La coque d’un voilier de 11 m. qui a navigué des années à la pêche, et qui a dû être construite une centaine d’années plus tôt. Cette coque se trouve dans un champ perdu loin de la mer, où elle pourrit, mais son dessin est très séduisant: sans élancement sa forme lui permettra de résister au chocs des lames. Slocum en tombe amoureux. On la lui donne mais il faut bien sûr la remettre en état. Un de ses amis charpentier, abat 2 gros arbres et les débite en planches. Il se construisit une chaudière afin de ployer lui-même ses membrures selon leur forme définitive. 13 mois de son propre travail et 553 dollars 62 plus tard, Slocum accouche en quelque sorte d’un merveilleux sloop (c’est-à-dire un bateau à un seul mât) dont, par la suite, il transforme le gréement pour en faire un yawl (c’est-à-dire un bateau à 2 mâts) ce qui permet de diviser la voilure.
Les dimensions du Spray étaient: longueur hors tout : 11 m 20; largeur : 4 m 32 ; tonnage brut : 12 tonnes 71 ; net : 9 tonnes.
Dès les essais de ce bateau, essais qui lui donnent entière satisfaction, il rêve de faire le Tour du Monde à la voile, tout seul. Pourquoi tout seul? - Slocum a été marié et heureux en ménage, mais sa 1ère femme est morte et il s’entend beaucoup moins bien avec sa nouvelle épouse. Ses enfants l’assourdissent de criailleries. Au fond il trouve que le seul endroit où il est tranquille , c’est la mer.
Slocum quitte Boston début juillet 1895 (le 1er exactement) et met le cap sur Gibraltar, de l’autre côté de l’Atlantique. Souvent ( environ 1 fois/5) le navigateur a ici affaire à des vents contraires. Slocum, lui, bénéficie de vents favorables bien qu’un peu serrés et parvient sans encombre à Gibraltar ou un accueil enthousiaste l’attend. Les Anglais sont des marins, ils aiment tout ce qui concerne la mer et sont profondément attachés à la navigation à voile. Il est donc reçu comme un seigneur, comme un milord.
Il se plaisait bien à Gibraltar mais il lui fallait repartir pour retraverser l’Atlantique. Le Canal de Panama n’existant pas encore ( il a été ouvert en 1914 ) il était obligé de descendre jusqu’à la pointe de l’Amérique du Sud. Dès le départ, le long de la côte marocaine, il lui arrive une aventure. Dans les petites criques se dissimulaient des pirates qui essayaient de capturer les bateau de passage. Ils voient arriver un petit bateau à voile, un yacht, avec probablement un homme riche à bord ( la réputation du yachting était déjà faite à l’époque…) A bord d’un boutre les pirates prennent Slocum en chasse, qui, au risque d’un accident, met « tout dessus », toute sa toile. Les pirates derrière hissent aussi toute leurs voiles…Oui, mais Slocum est un vieux marin de haute mer, sa toile à lui tiendra. Au bout de 10 heures de poursuite le mât du pirate va casser!
Slocum est donc parti avec le vent. Il fait les escales classiques : les Iles Canaries, les Iles du Cap Vert. Le voyage se déroule sans histoires jusqu’à la côte d’Amérique du Sud. Il touche terre à Rio de Janeiro, descend ensuite le long de la côte, et là, connait son 1er naufrage. A la suite d’un coup de mauvais temps son spray s’échoue sur une plage de l’Uruguay. Pour tenter de le dégager, il descend à l’eau son you-you, car n’ayant pas la place d’embarquer un doris entier, il en avait coupé un en deux. Il avait posé une planche pour fermer ce demi doris assez peu encombrant pour pouvoir être hissé sur le pont.
Slocum godille donc son petit doris pour gagner la côte. Réussi à amarrer le spray échoué. Laissant son doris sur la plage, il entre dans l’eau et tourne son bateau dans la bonne direction, face à la vague…Quand il revient à terre le doris a disparu. Il aperçoit alors
un jeune Uruguayen qui lui dit, le plus naturellement du monde :
- Epave ! J’ai trouvé un bateau, il n’y avait personne dedans. Ce bateau m’appartient! Celui-là aussi, ajout-il en montrant le spray. Si vous l’abandonnez il m’appartiendra aussi.
Slocum songe évidemment : « il faut que je me débarrasse de ce jeune opportuniste. Si je peux voir les autorités, on va me rendre mon doris. Quand à mon spray, je parviendrai de toute façon à le remettre à flot ».
Et quand le jeune garçon lui demande :
- Mais d’où venez vous, comme ca?
- Je viens de la lune, répond-il. J’ai mis 1 mois pour venir ici et mon voyage a pour but d’embarquer une cargaison de jeunes garçons comme toi pour les ramener sur la lune!
Terreur du gosse qui se dit : « catastrophe, je vais être pris! », et préfère se sauver à toutes jambes. Slocum cherche alors un peu dans les environs, retrouve son doris et, avec l’aide de quelques pêcheurs d’un village voisin, peu repousser le spray à la mer, embarquer le doris et poursuivre son voyage.
Il arrive à Buenos Aires puis se dirige vers le Sud, essuie 2 ou 3 tempêtes ,et se prépare a pénétrer dans l’Océan Pacifique par le passage extrêmement agité et dangereux qu’est le Détroit de Magellan. Dangereux d’abord parce que le Continent Antarctique se trouve juste au sud du Cap Horn et que des icebergs y dérivent presque toute l’année, mais aussi parce que ses chenaux sont parsemés d’une multitude de récifs. On pénètre dans le Détroit de Magellan par une grande bouche de l’océan Atlantique. Puis se présente une vingtaine de grands chenaux dont certains seulement permettent de déboucher sur le Pacifique. Cette région était à l’époque extrêmement peu sûre car les autorités, tant Chiliennes qu‘Argentines n’avaient a peu près aucune possibilité de la surveiller. On y trouvait aussi bien des Indiens pillards, des pirates que des bandits.
L’un des plus connus de ces chefs d’Indiens pillards était surnommé Black Pedro. Il dirigeait une bande d’une centaine de gaillards qui n’hésitaient pas a attaquer les bateaux à l’abordage et a massacrer l’équipage s’il se montrait récalcitrant. Lors de l’escale de Slocum à Buenos Aires, un capitaine au long cours, qui avait perdu une partie de sa famille assassinée par Black Pedro, avait fait un cadeau à Slocum : de l’argent, des vivres, et…un sac remplit de petits clous à tête ronde de tapissier. Vaguement étonné Slocum avait accepté en se demandant ce que signifiait ce cadeau. Le généreux donateur lui avait alors conseillé : « tâchez de ne pas vous les enfoncer dans les pieds vous même ». Un éclair avait aussitôt traversé l’esprit de Slocum, qui avait compris l’usage des clous. Il s’agissait de les semer sur son pont : si les pirates sautaient pieds nus sur le pont du Spray, il serait immédiatement averti de leur présence par leurs hurlements de douleur et ils s’enfuiraient à coup sûr, sans demander leur reste.
Par ailleurs, pour faire croire qu’il n’était pas seul à bord, Slocum avait acheté 2 ou 3 chemises, ainsi que quelques chapeaux. Quand il s’engage dans le Détroit de Magellan, il change régulièrement de chapeau. Il apparait tantôt à l’avant du bateau, tantôt à l’arrière, vêtu d’une chemise différente pour faire croire aux guetteurs éventuels qu’il y a plusieurs hommes d’équipage à bord. Il a même improvisé une « sentinelle » permanente : une sorte de soliveau qu’il a installé à l’avant, comme si une vigie veillait sur le passage, comme un pilote qui étudierait la route, avec un chapeau assez extravagant et une chemise aux couleurs vives. Un épouvantail à pirates en quelque sorte.
Et notre marin solitaire franchit le Détroit de Magellan sans grande difficulté. Il subit tout de même, a l’endroit où le chenal se rétrécit au maximum, une attaque des pirates dirigés par Black Pedro mais parvient à les tenir à distance en tirant quelques coups de feu dans leur direction. Black Pedro lui avouera plus tard que l’une des balles lui est passée entre les jambes.
S’ouvre maintenant devant lui cet immense océan, si calme par moments qu’on a pu l’appeler Pacifique, alors qu’il est l’océan des tempêtes par excellence. C’est d’ailleurs par une gigantesque tempête ( par le coup de tabac) le plus épouvantable que le Spray est accueilli à la sortie du Détroit. Pas moyen de naviguer. Une seule solution pour essayer d’échapper à ce déchainement des éléments : ce mettre à la cape. .Trois jours. Trois jours sans le moindre répit. Slocum et son Spray doivent faire face à la vague sans savoir où le vent les entraine. Au quatrième jour, quand le soleil se lève, Slocum peut enfin faire le point et s’aperçoit que, pendant ce coup de mauvais temps, il a fait le tour de la Terre de Feu, qu’il a , sans le vouloir, franchi le Cap Horn et qu’il est revenu dans l’Océan Atlantique ; situation aggravée par les courants très forts, résultat de la différence de niveau entre le Pacifique et l’Atlantique. L’évaporation de l’Atlantique étant plus importante que celle du Pacifique ( il y aurait de chaque côté du Panama une différence pouvant aller jusqu’à 10 m.) les courants vont donc toujours dans le sens Ouest-Est, du Pacifique vers l’Atlantique.
Il se retrouve donc à l’entrée du Détroit de Magellan. Il est très fatigué. Son bateau a beaucoup souffert. Il va devoir s’arrêter souvent, réparer des avaries, recoudre des voiles…et chaque fois qu’il s’arrête, il s’aperçoit que les arbres remuent sur la rive : ce sont les pirates qui le guettent. Alors, tous les soirs , soigneusement, il sème ses clous de tapissier sur le pont avant de s’endormir.
Bien lui en prend car par une belle nuit bien noire, il entend des cris de douleur : 5 pirates qui avaient sauté sur le pont se sont enfoncés des clous dans les pieds et se sauvent en poussant de hurlements terribles.
Après cet assaut manqué Black Pedro demande alors à le voir et essaie, bien sûr de lui soutirer de l’argent. L’air intrigué il lui demande :
- Où sont vos compagnons? Quand vous êtes passé la première fois vous étiez nombreux et maintenant je vous vois tout seul?
- Ne faites pas de bruit, répond Slocum, mes compagnons sont en train de dormir avec leur arme à portée de la main. Si vous faites trop de bruit, ils vont surgir et je ne garantie pas qu’ils ne vous tireront pas dessus. Black Pedro le laisse finalement repartir.
Slocum continue son voyage par un autre chenal, enfin dans l’Océan Pacifique, mais plus au Sud, dans une région d’icebergs dont il faut s’éloigner au plus vite. Il se dirige vers l’archipel chilien de Juan Frenandez composé de 2 iles dont l’une vous est connue : l’ile Robinson. Il y reste quelques jours pour se nourrir de fruits et de légumes frais et reprendre des forces avant d’entamer la longue traversée de l’Océan Pacifique.
Pour passer le temps en mer, il y a les nuages, le vent, les changements de voiles à assurer, mais aussi les livres. Lire en mer pose pourtant un problème ; on ne peut plus s’occuper du bateau. Mais faire la cuisine et dormir c’est la même chose…Pour prouver qu’il n’y avait pas besoin d’être 2 (voir plus) Slocum avait dit : « mon bateau, je vais l’équilibrer de telle façon qu’il marche tout seul ». Et, effectivement le Spray marchait tout seul. Slocum avait mis au point une combinaison entre le système de réglage de la voilure et un système de réglage de la direction du gouvernail par écoutes et poulies.
Après de longues journées de navigation il arrive aux Samoas puis met le cap sur la Nouvelle Zélande. Le pays ne lui plait pas, il y reste très peu et part pour l’Australie.
A son arrivée à Sydney, on va lui demander de l’argent pour la première fois depuis son départ d’Amérique. Plus tard, à Melbourne, on manifestera les mêmes exigences : la douane lui demande de payer les droits de port. Or il a très peu d’argent, juste de quoi acheter ses vivres, réparer son bateau et encore, parce qu’il travaille énormément de ses mains…
Alors? Comment faire pour se procurer de l’argent? Donner des Conférences? Il le propose mais personne n’accepte! Cela n’intéresse pas le public, il trouve alors un subterfuge : il part en mer à la recherche d’un gros requin ; il en trouve un de 3 m 80 , une énorme femelle dans le ventre de laquelle il trouvera 26 petits. Ce monstre des mers il va l’exposer, le faire admirer moyennant finances pour pouvoir payer ses droits de port. Et, grâce a la curiosité morbide des gens qui se désintéressent d’un héros, mais veulent voir de près le mangeur d’homme, il gagnera l’argent nécesaire.
Il franchit le Détroit de Torres et se dirige vers les iles Cocos puis arrive en Afrique du Sud. Il n’est alors plus très loin d’avoir boucler la boucle, il est bien près d’avoir réussi son Tour du Monde…C’est un extrordinaire exploit, qui fait de lui une vedette de l’actualité. On l’enmène rendre visite au Président de la République Sudafricaine Kruger. Le Président Kruger est un barbu costaud, Hollandais d’origine, un Afrikander, un protestant rigide et intégriste : pour lui, la Bible a valeur de vérité absolue.
On lui présente Slocum qui déclare :
- Mr le Président je viens de faire le Tour du Monde par l’Amérique du Sud, et j’arrive en ayant presque bouclé la boucle.
Kruger, furieux laisse tomber sa main tendue, part en claquant la porte, sans prononcer une seule parole. Et Slocum de demander aux gens qui l’entourent :
- Qu’est-ce qu’il a ? Que lui ai-je fait?
- Mais vous venez de mentir, lui répond le secrétaire de Kruger. Vous ne pouvez pas avoir fait le tour du monde. Le monde est plat. Lisez donc la Bible. Dans la Bible, il est bien dit que le Monde est une galette, qu’au bout de l’Océan il y a des espaces infinis et des abîmes sans fond, que si on va au bout de la mer, on tombe dans ces abîmes. Il ne peut donc être question d’en avoir fait le tour!
- Mais enfin, depuis Mr Galilée, il me semble que la terre est ronde…
- Galilée était un épouvantable hérétique! D’ailleurs, le Cardinal Bellarmin a réussi à le faire condamner! La terre est plate.
- Puisque que je vous dis que je viens d’en faire le tour…
- Monsieur, Veuillez sortir. Le Président Kruger vous fait dire qu’il ne peut pas recevoir un menteur.
Poursuivant son périple, il aborde à Sainte Hélène où il est chaleureusement reçu par le Gouverneur de l’Ile qui lui donnera avant son départ un sac de café en gousses, alors qu’un Américain qui l’avait guidé dans l’ile avait embarqué une chèvre sur son sloop…Une chèvre infernale qui dévorait tout ce qui se présentait à sa portée : ses cordages, son chapeau de paille et même sa carte des Antilles. En arrivant à l’ile Ascension, le maître d’équipage d’un navire de guerre vint à son bord et au moment où il accostait, la chèvre sauta dans sa chaloupe. Slocum le pria d’emmener la misérable a terre.
Il ne touche pas terre à l’ile du Diable ni à Cayenne, il longe la côte de l’Amérique du Sud et remonte vers les Antilles. Il passe au large de Tobago, mais ne peut y accoster pas plus qu’à l’ile de Grenade, pour la bonne raison qu’il ne dispose plus de la carte correspondante, par la faute de la chèvre!
Le voyage se termine, le Spray fait escale aux Bahamas, remonte le long de la côte Américaine et arrive enfin à son point de départ.
Cet exploit réalisé…(car c’est un exploit!) Slocum va retrouver la dure réalité quotidienne, il va devoir gagner de l’argent. Or personne n’attache la moindre importance à son voyage. Quand on parle de le faire venir à l’Exposition de 1900, l’Amérique répond : « Pourquoi faire! ». Slocum va connaître des années dures, difficiles, aux prises avec des problèmes financiers insolubles. On va le voir dans un spectacle de Barnum, on va le montrer, on va lui faire raconter son histoire en public, mais souvent a des indifférents, qui, quelquefois n’ont jamais vu la mer et qui, en tout cas, n’en rêvent pas.
Mais, tout de même, on commence enfin a parler d’autres navigateurs, de Blackburn, ce marin extraordinaire qui, éloigné à bord de son doris - il pêchait la morue - dans une région glaciale s’était volontairement laissé geler les mains de façon à pouvoir les utiliser comme des avirons et avait pu ainsi « ramer » jusqu’à Terre Neuve…On commence à parler de la mer et des navigateurs solitaires. Slocum alors, retrouve une certaine aisance, il fait des Conférences, il écrit un livre qui a beaucoup de succès ; on commence à parler de lui, il est l’ancêtre, le premier! Puis il remet en état son Spray et, dès lors, il part tous les ans poursuivre le beau temps. Quand le printemps arrive aux Etats Unis il y revient. Quand l’hiver s’approche il descend vers les Antilles.
Un jour enfin, la plus belle aventure, peut-être, qui puisse arriver à un marin, se produit.
- Il part…et ne reviendra plus.
- On ne sait ce qu’il est devenu.
Slocum est entré dans la mer et n’en est plus ressorti.