De Mata-Hari à Jeanne d'Arc
Conférence de Jacques Perraudin
Pourquoi avoir choisi de vous parler du sujet d’aujourd’hui ?
C’est qu’en entendant notre vénéré président nous conter l’histoire de Mata-Hari, je me suis souvenu qu’une aïeule de mon épouse avait
participé activement à l’activité d’espionne à la même époque. Mais pourquoi Jeanne d’Arc ? C’est le récit que je vais essayer de vous
narrer.
Louise de Bettignies (1880 - 1918)
Source: beh.free.fr/npc/hcel/index.html
Louise, la "Jeanne d'Arc du Nord", est la fille de Julienne Mabille de Poncheville et d'Henri de Bettignies, une famille de vieille
noblesse wallonne du Hainaut fondatrice au XVIIIe siècle de la manufacture de faïence impériale et royale de Tournai. La beauté du travail
de porcelaine lui valait une clientèle prestigieuse. Tournai revenant aux Pays-Bas après la défaite de Napoléon, un dépôt est créé en
France en 1818 près de la frontière belge.
Pour des questions de droit de douane forts élevés à l’époque, son bisaïeul, Louis-Maximilien implante en 1837 une faïencerie au lieu-dit
"Moulin des Loups" à Saint-Amand-les-Eaux. Henri de Bettignies vend l'affaire, peu avant la naissance de sa fille le 31 juillet 1884, en
raison de difficultés financières.
7è enfant et 5è fille d’Henri et Julienne, elle reçoit les valeurs et l’éducation d’une jeune fille de la haute bourgeoisie de l’époque,
malgré les difficultés financières, suit ses études secondaires à l’institution des Ursulines de Valenciennes, y passe brillamment à 16
ans son brevet élémentaire, sorte de bachot du moment, trouvant dans les études une motivation et une volonté d’indépendance rares pour
l’époque. Très douée pour les langues, elle obtient de ses parents d’aller étudier au Royaume Uni, où elle réussit en 2 ans seulement
les diplômes d’Oxford, précieux sésames pour un avenir besogneux. A 20 ans, elle maîtrisait parfaitement l’Anglais, l’Allemand, et dans
une moindre mesure l’Italien. D’un caractère bien trempé, à la mort de son père en 1903, elle doit songer à assurer sa subsistance.
Elle se destine d'abord au Carmel, à l'instar de son frère prêtre et de sa sœur religieuse, avant de choisir de mettre à profit ses
facultés intellectuelles. Tentée un moment par le journalisme, afin de parfaire sa connaissance des langues et de découvrir l'Europe,
elle se place comme gouvernante. Depuis le Loiret en 1905, en Italie en 1906, en passant par lieux de villégiature les plus prisés de
l’aristocratie du moment, Cauterets ou Biarritz, dans des familles anglaises et allemandes les plus prestigieuses, jusqu’au cœur de la
Bohème en 1911-1912, elle assure l’éducation de la jeunesse dorée de ce début de siècle. Elle y rencontre aussi les plus hautes
personnalités. C’est ainsi qu’à la veille de la grande guerre, elle se voit offrir par l’Archiduc François Ferdinand la charge de
préceptrice de ses enfants, qu’elle refuse par attachement à sa nationalité française qu’elle aurait du obligatoirement quitter pour
celle d’Autriche.
A l’orée de la guerre, elle rejoint sa famille à côté de Calais puis à Lille, alors qu’en août 1914, les troupes allemandes envahissent
le nord de la France.
Lille se trouve encerclée par 50 à 80.000 allemands contre quelques 2795 hommes pour toute troupe militaire de la cité, et encore bien
hétéroclite. Les français sont obligés de traîner les 3 canons de 75 de porte en porte pour donner le change. Dans la confusion de la
défense lilloise, Louise prend part, en octobre, en compagnie de sa sœur, lors des échauffourées de la porte de Béthune, proche de la
maison familiale située Rue d’Isly, à des actes qualifiés d’héroïques. Elles ravitaillent les assiégés sans nourriture depuis 24 heures,
par 6 fois sous la mitraille, au mépris de toute sauvegarde personnelle. Cela vaudra en récompense à sa sœur Germaine l’attribution de la
Croix de guerre. On estime le nombre de tués dans la bataille de Lille à une petite centaine et de blessés à deux cents.
Des groupuscules se forment pour aider soldats et mobilisables à prendre ou reprendre du service dans l’armée. En dehors de celui qui va
nous intéresser, deux autres réseaux de renseignements survivront à l’épreuve du temps.
Le premier était dirigé par un homme haut en couleurs, franc maçon, secrétaire de la ligue régionale des droits de l’homme : Eugène
Jacquet. Le comité Jacquet,, dont l’occupation principale était de faire franchir les frontières aux soldats et autres candidats au
retour en France libre, mais qui fournissait également des renseignements généraux, surtout militaires, aux Alliés, compta jusqu’à 200
personnes.
L’autre était constitué d’une dizaine de copains portés par la foi en leur pays et dirigé par un Belge chassé de Belgique par la pauvreté
, Léon Trulin.
Après l’envahissement de la ville par les Allemands, qui chassent des établissements hospitaliers les infirmières et les religieuses,
Louise de Bettignies dispense son aide aux blessés ; Elle s’émeut du fait que les familles lilloises , sont sans nouvelles des
combattants, ne sachant même quelquefois pas où ils se trouvaient. Elle décide de porter les courriers vers la France libre. N’écoutant
que son courage, elle parcoure à pied des distances invraisemblables vers la Belgique, les Pays-Bas. Recopiant les courriers au jus de
citron sur son jupon, elle ne doit sa liberté qu’à son audace et à son aplomb, lors des contrôles de laisser passer. Elle sollicite des
collaborateurs pour agrandir son action et étend son organisation dans tout le Nord de la France.
Remarquée pour son efficacité à se jouer des Allemands, en février 1915, lors d'un séjour à Saint-Omer, la jeune femme est contactée par
un officier français du 2e Bureau qui lui propose de servir son pays en tant qu'agent de renseignement, proposition renouvelée peu de
temps après par le Major Kirke pour l'Intelligence Service britannique pour doubler son transport de courrier de l’observation de
l’ennemi. Après avoir obtenu l'assentiment de son directeur spirituel, le père Boulengé, son confesseur en qui elle avait entièrement
confiance , conseillée par Monseigneur Charost, évêque de Lille, elle choisit les Anglais et met en place à ses risques et périls, dans
le secteur de Lille, l'embryon du futur "Service Alice" ou "Service Ramble". Sous le nom d’Alice Dubois qu’elle adopte alors sur les
conseils de son frère prêtre, elle passe par la Belgique et les Pays-Bas, sous le couvert d’un ordre de mission de la « Compagnie
céréalière de Flessingue » représentée à Bruxelles. Celle ci est surtout un poste central de renseignement rempli d’espions. Partie de
Boulogne, c’est à Folkestone, sous la direction du Major Lord Cameron, qu’elle fait son apprentissage d’espionne. On l’initie à l’emploi
des codes secrets, des encres sympathiques, à la façon de dresser un plan, de désigner un point sur une carte, d’obtenir et de
transmettre des informations, d’identifier, sur un simple détail, les unités militaires et leurs forces, le calibre des canons, mais
également l’art et la manière de se préserver des pièges. Avant de partir d’Angleterre, l’officier instructeur lui dira textuellement, en
guise de viatique : Si vous êtes prise, nous ne pourrons rien pour vous, mais ce sera sans doute votre faute. Bonne chance !
Alice donc transmet des informations en Grande-Bretagne. Sa mission est vaste et diversifiée. Disposant de moyens financiers importants
fournis par les Anglais, elle recrute de nouveaux agents, surtout dans les milieux cheminots. Soutenue par les prêtres, elle est aidée
dans sa tâche, à partir du printemps 1915, par la roubaisienne, Marie-Léonie Vanhoutte alias Charlotte Lameroun. Cette dernière, ayant
travaillé dès août 1914 à l'installation des ambulances(Hôpitaux de fortune), utilise son statut pour faire du renseignement. Elle met à
profit ses voyages Bouchaute-Gand-Roubaix, destinés à transmettre des nouvelles aux familles des soldats et à distribuer le courrier,
pour informer les services anglais sur les mouvements des troupes et les lieux.
Le réseau Alice compte quatre-vingts personnes. Son efficacité est telle que les informations sont collectées et transmises en
vingt-quatre heures aux Anglais. Deux pôles le composent.
Le premier est destiné à surveiller la frontière belge et les mouvements allemands. Il est donc constitué par des observateurs et des
passeurs placés à des endroits stratégiques : gardes-barrière, chefs de gare, résistants locaux tels M. Sion, ou M. Lenfant, commissaire
de police à Tourcoing.
Le second est composé de personnes habitant la région de Lille, Frelingues, Hellemmes, Santes et Mouscron, pouvant justifier de fréquents
déplacements auprès de l'autorité d'occupation. Ces personnes, (parmi lesquelles Comboin dit José Biernan, Madeleine Basteins, Mme
Semichon, Mme Paul Bernard, Mme de Vaugirard, Victor Viaene et Alphonse Verstapen,) rapportent des renseignements sur les zones sensibles
() et font office à l'occasion de courriers.
L'ensemble est complété par un laboratoire de chimie utilisé pour la reproduction de cartes, plans et photographies, mis à sa disposition
par le couple De Geyter. A Rue d’Isly, un cabinet noir destiné à développer les photographies des faux passeports, est créé, mais servira
peu.
Le réseau est chargé de collecter des informations sur les passages de trains, les mouvements de troupes allemandes par route ou rail,
emplacements de batteries d'artillerie, les plates-formes d’obusiers, les dépôts de munitions, les champs d’aviation ennemis, les
résidences des Etats Majors, les postes émetteurs de TSF, les plans et photographies des tranchées, depuis la frontière belge jusqu'à
Armentières. Ces renseignements stratégiques épluchés, recoupés s’avéraient primordiaux pour les Alliés.
Les informations glanées sont retranscrites sur de minces feuilles de papier japon et acheminées, en grande partie à pied, en Hollande,
principalement par Louise de Bettignies et Marie-Léonie Vanhoutte, entre Gand et Bruxelles, puis Beerse. En principe, elle faisait un
voyage mensuel à Folkestone. Chaque semaine, elle partait plusieurs jours pour recueillir les rapports et visiter ou recruter ses agents,
allant soit disant à Roubaix, surveiller la maison de sa soeur absente.
A partir de mai 1915, Alice Dubois travaille épisodiquement avec le 2e Bureau du commandant Walner sous le pseudonyme de Pauline. Par son
action elle permet d'anéantir deux mille pièces d'artillerie ennemies lors des batailles de Carency et Loos-en-Gohelle.
A l'été 1915, un nouveau réseau d'information est mis en place dans le secteur de Cambrai-Valenciennes, Saint-Quentin et Mézières. Il
informe, à l'automne 1915, de la préparation d'une attaque sur Verdun.
Après les phases de création et d'administration, devant l’efficacité de son réseau de renseignement, Louise de Bettignies doit faire face
à la contre-offensive des services allemands. L’étau se resserre peu à peu. Alice et Charlotte d'ailleurs se sentent suivies. Le 24
septembre 1915, Marie-Léonie Vanhoutte, après un rendez-vous au Lion Belge (Bruxelles), est arrêtée à la pension de famille des
Adriatiques, puis incarcérée à la prison Saint-Gilles. Les conditions de cette arrestation sont floues. (Charlotte, d'abord, est priée
avec insistance par MM. Lenfant et Sion de se rendre à Bruxelles pour transmettre un pli. Elle rate ensuite le rendez-vous initialement
prévu, mais prend connaissance de deux cartes postales qui lui sont adressées à l'auberge. L'une est d'Alice, l'autre, d'un certain
Alexandre, contient le message suivant : "Venez au plus tôt, ce soir ou demain, vers 8 h au Lion Belge. Journal à la main ; il s'agit
d'Alice". La police allemande enfin, la "promène", sans résultat, dans les rues de Bruxelles et lui demande d'identifier Louise de
Bettignies sur une photographie.)
Louise, alors en Angleterre revient en France pour diriger les opérations.
Elle est à son tour mise aux arrêts le 20 octobre à Tournai alors qu'elle tente de traverser la frontière franco-belge munie de ses faux
papiers. Son loueur de voiture, Georges de Saever, connaît le même sort. Dans la foulée les autorités allemandes organisent une
confrontation et perquisitionnent chez les de Geyter.
Sur le terrain, les services de renseignement britanniques, tributaires des informations collectées par le réseau Alice, poursuivent son
activité dans l'organisation de "la Dame Blanche", animée par les demoiselles Tendel.
Louise retrouve son amie à la prison de Saint-Gilles dès le 26 octobre. Mises au secret, elles communiquent en tapant sur les tuyaux de
canalisations. Leur instruction est conduite par le juge Goldschmidt. Pendant les six mois d'enquête, Louise de Bettignies ne dévie jamais
: "comme un renard dans son trou, elle ne montrait que ce qu'il fallait, parlant peu, niant toujours". Incapables d'établir avec
certitude la relation Louise de Bettignies - Alice Dubois, les Allemands usent de stratagèmes pour recueillir quelques bribes de pièces à
conviction pour étayer le dossier. C'est ainsi que Louise Letellier, une "compatriote", apparemment soumise aussi à la question, est
introduite dans la cellule de Louise de Bettignies et finit par en obtenir la confession et cinq missives compromettantes pour ses amis
restés dehors et Léonie. La première phase de son plan achevé, le Juge Goldschmidt utilise les informations contenues dans les lettres
pour convaincre Marie-Léonie Vanhoutte de la trahison de sa compagne, mais en vain.
Le 16 mars 1916, le conseil de guerre allemand siégeant à Bruxelles auquel participent le général Von Bissing, et le conseiller de guerre
Stoëber, condamne à mort Louise de Bettignies pour activités d'espionnage, sans pour autant avoir pu démontrer qu'elle est la tête du
réseau. Sa peine est commuée en détention à perpétuité, probablement en raison de la notoriété de la famille de Bettignies. Marie-Léonie
Vanhoutte et Georges, le chauffeur, initialement condamnés à mort, reçoivent quinze ans de travaux forcés pour trahison commise pendant
l'état de guerre en prêtant aide à l'espionnage. Cette révision du jugement serait le résultat de la déclaration de Louise de Bettignies à
ses juges « ses uniques propos en langue allemande de tout le procès ! » reconnaissant ses responsabilités et demandant la grâce pour
ses compagnons.
Les condamnés purgent leur peine, à partir d'avril 1916, dans la prison de Siegburg près de Cologne, alors que, le 20 avril le maréchal
Joffre octroie à Louise de Bettignies une citation à l'ordre de l'armée.
A la fin de janvier 1917, Louise de Bettignies est mise au cachot pour avoir refusé de fabriquer des pièces d'armement destinées à l'armée
allemande et avoir entraîné le soulèvement de ses co-détenues. Elle y attrape un mauvais mal pulmonaire, elle est opérée d’une tumeur au
côté du sein, après plus d’un an d’inattention par le médecin de la prison, dans des conditions déplorables d’éclairage et d’hygiène.
Elle paye ainsi son acharnement à vouloir aider les Français, quoiqu’il en coûte.
Louise de Bettignies succombe en septembre 1918 des suites de son abcès pleural. Elle est alors enterrée dans le cimetière de Bocklemünd à
Westfriedhof.
Son corps est rapatrié le 21 février 1920 en la crypte de l’église du Sacré Coeur de Lille.
Le 4 mars 1920, la levée du corps est effectué et le cercueil transporté sur un affût de canon, accompagné de 50 soldats et une foule
considérable de notabilités.
Les alliés organisent à Lille une cérémonie-hommage pendant laquelle Monseigneur Charost reprend le terme de "Jeanne d'Arc du Nord" surnom
favori de l’Abbé Boulangé pour Louise de Bettignies.
Elle reçoit à titre posthume la croix de la légion d'honneur, la croix de guerre 14-18 avec palme, la médaille militaire anglaise et est
faite officier de l'ordre de l'empire britannique.
Louise de Bettignies, alias Alice Dubois, repose au cimetière de Saint-Amand-les-Eaux.
Très vite la municipalité de Lille fait apposer une plaque commémorative au 166, de la rue d’Isly.
Le 11 novembre 1927, à l'initiative de la maréchale Foch et de la générale Weygand, en présence de S.A.R. la duchesse de Vendôme, grâce à
une souscription nationale une statue est inaugurée à Lille, sur le boulevard Carnot.
Il faudra attendre 1934 pour qu’une place du Vieux-Lille prenne son nom. A Notre-Dame de Lorette, une vitrine conserve la croix tombale
qui a marqué la sépulture de Louise de Bettignies au cimetière de Cologne ainsi que sa citation à l'ordre de l'armée.
Lille : monument en l'honneur de Louise de Bettignies.
Source: http://pagesperso-orange.fr/statues-monuments-npdc/louise%20de%20bettignies%20album%20page%2012.htm
Sources : Louise de Bettignies et les femmes qui firent la guerre. Commémoration de l'année 1916, CDIHP du Nord ; Ministère des anciens
combattants et victimes de guerre -POIRIER Léon, Sœurs d'armes, Tours, Maison MAME, 1938
Voilà le récit d’une Héroïne de la Grande guerre, certainement elle n’était pas la seule à œuvrer à la libération de la France, mais par
son abnégation et sa détermination, elle en aura été une cheville ouvrière très efficace.
Comme l’a dit le Président de la République actuel, il est bon de rappeler aux « jeunes » générations les sacrifices de nos aînés pour
notre liberté.
Conférence Rotary Club de Fécamp du 14 décembre 2007, tirée en grande partie du livre de: René DERUYK «Louise de Bettignies» publié à la
Voix du Nord