LES PIRATES DE LA BIOSPHERE

Conférence de Michèle Tournier


Pour s’approprier les plantes aux vertus thérapeutiques ou aux qualités uniques utilisées depuis toujours par des peuples du Sud, les géants mondiaux de la pharmacie, de l’agrochimie et de la biotechnologie sont prêts à tout,car les profits potentiels sont énormes.
Mais laissez-moi d’abord vous raconter une histoire : Etat de Sonora, au Mexique, 1994. Larry PROCTOR et sa femme, Enola, sont en vacances. Au marché, ils achètent un sac de Haricote qu’ils rapportent aux Etats Unis. Ces haricotrs originaires des Andes , les MAYACOBAS, sont très courants dans la région. PROCTOR sème les haricots et pendant deux ans sélectionne les graines. Il ne conserve que les plus jaunes pour obtenir finalement une variété d’une couleur très stable. En 1996, il dépose une demande de brevet sur « son «  haricot, rebaptisé .En avril 1999, il obtient son brevet. Désormais, il possède les droits sur tous les haricots de couleur jaune ! Son brevet en poche, il écrit à tous les importateurs de MAYACOBAS des Etats-Unis pour les informer que, désormais, ces haricots étant sa propriété, ceux qui continueront à les commercialiser devront lui payer des Royalties. Douze cents ( 9 centimes d’euros) par kilo. Et ça marche : fin 1999 il intente une action en justice contre deux entreprises qui vendent « illégalement » son haricot « ENOLA ».En novembre 2001, PROCTOR attaque seize fermiers américains qui n’y comprennent rien : ils cultivent ces haricots depuis des années. Les vendeurs mexicains découvrent qu’eux aussi devront verser des royalties à PROCTOR. Les ventes à l’exportation s’effondrent de 90%. Vingt-deux mille fermiers du nord du Mexique sont touchés.
Depuis janvier 2000, ETC Group, une ONG qui lutte pour défendre la bio-diversité dénonce le brevet et demande sa révocation, mais de recours en appels, la bataille juridique est toujours en cours aujourd’hui. Et cela fait dix ans que Larry PROCTOR continue à toucher des royalties et empêche les fermiers mexicains de vendre leurs haricots aux Etats Unis.
Entre temps, il a reçu le prix « CAPITAINE CROCHET » décerné tous les deux ans par la Coalition contre la Biopiraterie, un groupe d’ONG qui luttent contre le pillage des ressources génétiques.
Larry PROCTOR n’est pas le premier à recevoir ce prix. De nombreuses multinationales lui disputent la palme du biopirate : MONSANTO, L’OREAL, SYNGETA, BAYER… La biodiversité est devenue l’objet de la convoitise des industries pharmaceutiques, agrochimiques et biotechnologiques, qui ont compris l’immense potentiel que représentent les gisements verts, et font preuve d’une extrême voracité : campagnes de bioprospection dans les déserts et les forêts, recensement systématique de la flore et du savoir des anciens qui s’y rapporte, dépôts de brevets, avec très peu, voire pas du tout de contrepartie pour les communautés dont on utilise le savoir ancestral. L’ironie du sort étant que 90% de la biodiversité se trouve dans les pays du Sud. Seule une infime partie de cette richesse a été explorée. Au Brésil, 4% de la flore a été étudiée. C’est donc une manne potentielle pour les géants du Nord, de plusieurs milliards de dollars. A eux seuls, Etats-Unis, Europe et Japon cumulent 90% des droits de propriété intellectuelle. Après l’Or Noir, c’est la conquête de l’Or Vert.
Les affaires de biopiraterie sont légion, et chaque jour il en apparaît de nouvelles que dénoncent les ONG contestataires :AYAHUASCA des curanderos d’Amazonie, arbre fongicide et insecticide de Birmanie : Le Margousier, IBOGA, utilisé lors de cérémonies de Bwiti (initiatiques) au Gabon, Maca sacrée du Pérou aux vertus « rivalisant avec la DHEA et le VIAGRA », HOODIA des Bochimans de Namibie « qui fait maigrir », KAWA des Samoas qui relaxe, Pervenche de Madacascar utilisée en Chimiothérapie, etc…. etc…. Sans oublier le secteur alimentaire : riz basmati,curcuma,quinoa, colza…
  Bien sûr, le vol de « secrets d’Etat » ne date pas d’hier. Les premiers cas recensés remonteraient à l’Egypte ancienne. Café, Cacao, Maïs, Pommes de terre et bien d’autres. Les plantes et leurs secrets s’échangent depuis des milliers d’années, ce qui a d’ailleurs permis aux espèces d’évoluer. Le terme de « biopiraterie » n’est apparu qu’en 1933. Et le paradoxe c’est que le grand naturaliste du XVIII ème siècle, LINNE qui envoyait des gens collecter des plantes partout dans le monde, serait sans doute accusé aujourd’hui de biopiraterie.
Il est certain aussi que les grands explorateurs des XVIIIème et XIXème siècles nous font toujours rêver. C’étaient des aventuriers qui partaient à la découverte des zones blanches des cartes de géographie, et ils collectaient plantes et insectes inconnus. Les missionnaires participaient aussi à la recherche. Il y avait une frénésie de connaissance, dans un esprit scientifique et curieux et souvent dénué d’intérêt financier. Et surtout, la recherche se pratiquait de manière non industrialisée et ne menaçait pas la biodiversité. Alors qu’aujourd’hui le phénomène a pris une énorme ampleur du fait des intérêts commerciaux colossaux qui sont en jeu.
Pour contrer les abus qui se multipliaient, les Nations Unies, lors du Sommet de la Terre, à RIO, en juin 1992 ont adopté la Convention sur la diversité biologique(CDB), en vue de stopper la destruction de la biodiversité, très menacée, et de veiller au partage équitable des ressources entre les pays fournisseurs du Sud et les pays utilisateurs du Nord. La CDB a été signée en décembre 1993 par 168 pays. Un seul grand pays ne l’a pas ratifiée, les Etats-Unis : « Le traitement des droits de propriété intellectuelle dans le texte de la convention ne nous satisfait pas » ont déclaré ses représentants. On peut penser que les lobbies industriels ont fortement influencé cette prise de position. Et, de fait, depuis qu’elle est entrée en vigueur, la convention est impuissante à stopper le pillage. On peut même dire qu’au contraire, elle n’a fait que légaliser l’accès aux ressources génétiques. Alejandro ARGUMEDO, militant de l’Association péruvienne « ANDES » a une vision radicale de la situation : « Le partage contractuel des bénéfices n’est pas acceptable. C’est comme si vous vous réveilliez au milieu de la nuit pour découvrir que votre maison a été cambriolée. Sur le pas de votre porte, les voleurs vous incitent à vous réjouir car ils vous reverseront une part des bénéfices qu’ils tireront de la vente de vos biens. »
Les intérêts financiers sont colossaux. L’industrie pharmaceutique, qui cherche désespérément de nouvelles molécules inoffensives et efficaces, s’intéresse de plus en plus à la médecine des chamans. Mais leur savoir est très secret, se transmet de père en fils. Les chamans guérissent par des pratiques immémoriales, disparues d’Occident mais qui perdurent dans le reste du monde. L’industrie a besoin de ce savoir ancestral. Car les plantes, il faut les connaître, savoir où les chercher. Et si l’on a pas la « Science », si l’on ne connaît pas le « Secret » impossible de distinguer les bonnes des mauvaises plantes. C’est donc devenu une pratique courante pour les compagnies de se faire aider des indigènes pour identifier les herbes et leurs propriétés curatives.
Les industriels, qui étaient de plus en plus violemment critiqués pour ces pratiques, ont changé de tactique. Ils font appel à des intermédiaires pour ne pas être accusés de biopiraterie. François MEIENBERG, membre d’une ONG Suisse « La déclaration de Berne » connaît bien cette façon de procéder : « Les entreprises pharmaceutiques, agrochimiques ou biotechnologiques ont arrêté de pratiquer elles-mêmes la bioprospection. Soit elles travaillent en partenariat avec des Universités, soit elles sous-traitent cette tâche à des petites compagnies spécialisées. » Ion se méfie moins d’une Université que d’un industriel.
Des exemples ? L’Université de Lausanne a illégalement pratiqué la recherche biologique au ZIMBABWE pour le compte de PHYTERA, une entreprise de biotechnologie américaine. Puis elle a breveté une substance antifongique provenant de la racine d’un arbre, le SWARTIA MADAGASCARIENSIS. Ni l’état du Zimbabwe ni les guérisseurs traditionnels n’en ont été informés.
Autre contrat de bioprospection qui a défrayé la chronique, entre JANSSEN PHARMACEUTICA,un laboratoire pharmaceutique belge, et la West Wisayas State University aux Philippines, avec un acteur principal, un « chercheur  invité » de l’Université de Gand qui intervenait au nom de Janssen pour collecter des fleurs, des racines et des feuilles à des fins médicales. La liste est longue.
L’histoire vedette de la bioprospection est celle du HOODIA, le cactus qui coupe la faim. Suite à « l’épidémie » d’obésité qui frappe le monde occidental , les groupes pharmaceutiques et agroalimentaires se livrent une lutte sans merci pour la maîtrise du marché des médicaments anti-obésité. Celui-ci qui représentait 800 millions de dollars en 2005, pourrait dépasser les 2 milliards en 2010. Le HOODIA est un cactus d’Afrique du Sud .On dit qu’il suffit d’en manger l’équivalent d’une demi banane pour se couper la faim pendant 24 heures. A l’origine de ce savoir, les Bochimans, ou SANS, le plus ancien peuple d’Afrique Australe, établi dans le désert du Kalahari depuis près de trente mille ans. Ils se transmettent le secret du cactus depuis des siècles. Ils le trouvent dans le Bush et en mangent avant de partir pour de longues chasses dans le désert.
Dans les années 1960, le Conseil pour le Recherche Scientifique et Industrielle d’Afrique du Sud (CSIR) commence des études sur le cactus. Dans les années 1990, le composant actif est isolé. En 1997 le CSIR dépose un brevet. Négociations avec plusieurs firmes. PHYTOPHARM société britannique obtient la licence exclusive. En 2001 PHYTOPHARM cède ses droits à PFIZER. En 2002, après avoir dépensé 25 millions de dollars, PFIZER abandonne. Fin 2004 UNILEVER se met sur les rangs pour commercialiser des produits de régime à base de HOODIA. La firme passe des accords avec des fermiers Sud-Africains. Tout le monde s’y intéresse. Les ventes de Hoodia séché explosent sur Internet. La concurrence déplaît à UNILEVER…. Mais à l’heure qu’il est, le brevet européen de CSIR/PHYTOPHARM n’est toujours approuvé.
Et les SANS du Kalahari ? Ils ont fini par apprendre par hasard, suite à l’enquête d’une journaliste que leur connaissance sur le HOODIA avait fait l’objet d’un brevet. Personne ne les avait prévenus, on les croyait « disparus ». Grâce à leur avocat, Roger CHENNELLS, un premier contrat a été signé avec le CSIR en mars 2003. Ils ont perçu 4,5 millions d’euros d’avance. Ensuite, ils toucheront 6% des royalties sur les ventes globales des produits d’UNILEVER. Cela pourrait représenter plusieurs millions d’euros par an. Les SANS pourraient donc devenir millionnaires du jour au lendemain. Leur mode de vie en sera bouleversé. Est-ce que cela les sauvera ? Il reste cent mille SANDS et ils sont en danger. D’abord relégués dans une réserve dont ils ont été expulsés après la découverte de gisements de diamants sur leur territoire, ils ont finalement récupéré leurs terres après un procès retentissant en Afrique du Sud.
Mais, ironie du sort, il n’est pas du tout sûr que le HOODIA d’UNILEVER arrive un jour sur le marché. Il était annoncé pour 2008, et maintenant, la firme parle de deux ou trois ans. Les chercheurs peinent à mettre le produit « en boîte ». Et si le HOODIA ne pouvait se consommer que frais, et dans le désert ?
Aujourd’hui, un vent de folie souffle sur l’humanité. Certaines ONG permettraient à des géants industriels de pratiquer la bioprospection dans les zones qu’elles sont censées protéger. Exemple : « International Conservation », ONG environnementale. Signe particulier : « Leader Mondial de la conservation de la biodiversité ». Siège : Washington. Zone d’action : quarante pays répartis sur quatre continents. Près de trois cents donateurs : Bank of America, Boeing, Bristol-Myers, British gaz, Texaco, Citigroup, Coca-cola, Dow, Esso, Exxon, Mobile, Google, Mac Donald’s, Microsoft, Monsanto, Nasdaq Stock Market, Shell, Walt Disney… Comité de Direction : Gap, Global Hyatt, BP, Intel, United Airlines, Wal Mart Stores, Starbucks Coffee… Conservation International gère une quarantaine de « hotspots de biodiversité », zones protégées de la Planète choisies pour la richesse de leur flore. Chaque jour elle étend un peu plus son rayon d’action : Guyane, Surinam, Congo, Mélanésie, Micronésie, Iles Salomon…. Dans un rapport de 2003, intitulé : « Conservation International, le Cheval de Troie », le centre d’analyses politiques et de recherches sociales de CHIAPAS (Capise) écrit : « La stratégie de CI consiste à recueillir des informations et à acheter de larges étendues de terres possédant un fort potentiel de bioprospection. Cela permet à l’ONG de gérer les ressources naturelles et stratégiques dans de nombreux pays et de les mettre à la disposition des transnationales. »
On retrouve CI dans les « couloirs biologiques », mégaprojets destinés à protéger la biodiversité : Congo Basin Forest Partnership, Mesoamerican Biological Corridor…. Financés, entre autres, par la Banque Mondiale.
Par ailleurs, CI emploie les grands moyens pour surveiller la flore de la région : détection par satellite impliquant la NASA, quadrillage de la zone, missions hebdomadaires de reconnaissance à bord d’un avion de l’USaid (US Agency for International Development), traçages de routes. Pour quelle utilisation ? Il est vrai que l’on parle aussi de pétrole dans le sous-sol.
A côté de ces grandes manœuvres, Larry PROCTOR et son sac de haricots semblent bien dérisoires. Il reste malgré tout un espoir : les Etats membres de la Convention sur la diversité biologique se sont engagés à stopper l’érosion de la biodiversité d’ici à trois ans. C’est le « Défi pour la biodiversité mondiale » Prochain épisode en 2010 au Japon, à la conférence des parties.

Conférence tirée de l’article de Sylvie LASSERRE, dans « Le Monde 2 »